L'Éverest par la voie de l'amitié : Marc Batard et Jean-Christophe Michel
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- 30 déc. 2025
- 9 min de lecture

Par THIERRY SUIRE
Deux générations.
Deux régions.
Deux chemins de vie
que tout oppose.
Rien ne semblait prédestiner Marc, l’alpiniste de légende, premier à avoir gravi l’Éverest en moins
de 24 h sans oxygène,
et Jean-Christophe,
le Niçois, à se rencontrer.
Rien, sauf peut-être la flamme des cimes, cette étincelle qui brûle en eux et transforme l’impossible en réalité. Les deux hommes se sont retrouvés en mai dernier sur les pentes farouches de l’Éverest pour donner corps au dernier projet du célèbre himalayiste : équiper une nouvelle voie pour atteindre le toit du monde en évitant la dangereuse cascade de glace du Khumbu. Sécuriser ce passage au nom de tous les sherpas. Un aménagement qui doit être achevé au printemps prochain avec une équipe aux accents azuréens : 2 cordistes et un guide des Alpes-Maritimes seront de cette aventure. Ainsi que Jean-Christophe, invité une nouvelle fois par son ami Marc à rejoindre cette cordée solidaire. Portraits croisés.
Marc Batard, la légende des cimes

La sécurité des sherpas,
son dernier combat
Les larmes de Pasang. Un électrochoc. Une évidence. Ce matin-là, Marc Batard vient d’annoncer à son ami sherpa qu’il renonce, si près du but, à l’ascension de l’Annapurna. « C’est trop dangereux, on n’y va pas ». Les nerfs de son compagnon d’aventure lâchent. Il a perdu, ici, des amis de son village. Par l’obstination, sans doute, de femmes et d’hommes en quête d’exploit. « C’est tellement difficile de renoncer. Les sherpas suivent parce qu’ils ont, à travers le bouddhisme, une culture de la fatalité. Renoncer, c’est faire face à son égo, c’est décevoir les sponsors, les médias… Mais il y a une beauté du renoncement, j’en parle dans le livre L’envers des cimes, préfacé par le premier d'entre-nous, Edmund Hillary », confie Marc Batard.

Les larmes de son ami et son expérience des sommets l’ont convaincu de mener un nouveau combat. Protéger les porteurs. « Dans les expéditions, ce sont eux qui prennent le maximum de risques. Ils ont des sacs de 25 à 30 kg, quelque fois davantage. Ils sont devant dans les cordées ». Le constat, sur les pentes népalaises de l’Éverest est sans appel. « Parmi les 50 morts dans Ice Fall Khumbu, il y a une majorité de sherpas. Il y a 11 ans, 16 sont morts. Et, il y a deux ans, c’était trois. » Un tribut à la montagne que Marc Batard ne peut accepter. Alors, l’himalayiste a remué ciel et terre, lever des fonds pour équiper une voie alternative. Un itinéraire bis qui emprunte les pentes du Nuptse pour rejoindre le Camp 1 (6 065 m) depuis le camp de base (5 380 m) de manière davantage sécurisée grâce à des équipements style via ferrata. « En 2021, j’ai pris un hélicoptère pour aller voir, depuis les airs, quelle trajectoire prendre pour contourner la cascade de glace. Après, il y a eu les reconnaissances de terrain. Et enfin, l’équipement : 200 mètres de cordes et 220 barreaux sont déjà placés. Il reste un mur. Au printemps 2026, la voie Sundare Sherpa (nom du porteur qui l’a accompagné sur son premier 8 000 m en hiver) - Marc Batard, sera achevée. »
Faciliter l’ascension du toit du monde, n’est-ce pas encourager toujours plus d’aventuriers peu préparés à tenter l’expédition et augmenter la sur-fréquentation du plus haut sommet de la Terre ? « Non, la sur-fréquentation, c’est un autre problème. C’est un problème d’argent. Il y a trop de business, trop d’agences qui soudoient des gens pour obtenir des permis. C’est le gouvernement népalais qui en délivre trop. Quelle que soit la voie, c’est à lui de réguler la fréquentation ! Notre itinéraire n’enlève pas tous les risques liés à la très haute altitude. Et cette voie, nous la devons bien aux sherpas ».
Le surdoué des hautes altitudes

La montagne comme refuge. Comme exutoire. S’élever au-dessus du mal-être qu’il ressent en bas. Emprunter tous les sentiers, enchainer les défis et réussir première sur première. « Se perdre pour mieux se retrouver », glisse le grimpeur au moment de rembobiner le fil de son existence hors du commun.
Une vie de tumulte dès le plus jeune âge. « Je n’étais pas un enfant facile. Mes parents m’ont inscrit à l’Ecole du bois dans les Pyrénées, à Luchon. C’est là-bas que je découvre la montagne. Et, en même temps, mes capacités physiques hors normes. » L’histoire est lancée. Après seulement deux ans d’escalade, Marc décroche le diplôme d’aspirant guide. Puis,
à 23 ans, il devient le plus jeune alpiniste à gravir un 8 000 m sans oxygène (le Gasherbrum II). A la redescente, l’expérimenté Yannick Seigneur assure aux médias qu’il a « tiré » le jeune Marc Batard jusqu’au sommet. Une claque. « J’étais plus frais que lui, il ne pouvait plus parler. Ce mensonge m’a blessé, c’était comme un 2e viol, après celui subi de mon oncle dans l’enfance. Si je n’avais pas eu mon diplôme d’aspirant guide, j’aurais pu arrêter la montagne, à ce moment-là », souffle l’alpiniste.
Il repart à l’assaut des sommets. Sa résistance à la très haute altitude force l’admiration. Il gravit le pilier sud-ouest du Makalu (8 481 mètres) en solitaire en 18 heures. Puis le Cho Oyu (8 200 mètres) en 19 heures. Jusqu’à son retentissant record, en 1988, qui tient toujours aujourd’hui : l’ascension sans oxygène de l’Éverest depuis le camp de base de la face Sud en 22 heures et 29 minutes. « Je suis arrivé au sommet à la 3e tentative. Au courage. Les 300 derniers mètres, je vomissais tous les quarts d’heure ». Premier alpiniste à vaincre le plus haut sommet de la planète (8 849 m) en moins de 24 heures, il est surnommé le « sprinteur de l’Éverest ». « Je ne voulais pas de ce titre, mais je dois reconnaître qu’il est devenu mon fonds de commerce ». Ce record lui apporte la lumière, celle qui masque ses zones d’ombres. Un baudrier de la marque Millet porte son nom. « Je suis aussi à l’origine du Camel bag. Quand j’ai gravi l’Éverest en moins de 24h, j’en avais un que j’avais fabriqué avec une poche à urine », sourit-il. « Mais je n’ai jamais déposé le brevet ». D’autres s’en chargeront…
Côté vie personnelle, Marc a épousé Mireille avec laquelle il a trois enfants. « Quand j’étais en haut, j’avais envie de redescendre auprès des miens mais, une fois en bas, je voulais repartir », se remémore le guide. Au bout de 10 ans, il divorce. Puis coupe avec la montagne. Pendant 20 ans. Il s’en expliquera dans le livre « La sortie des cimes ».
20 ans loin des cimes
L’homme ne laisse pas indifférent. Franc du collier, tempérament bien trempé. « Je passe parfois pour un donneur de leçon, mais je dis ce que je pense ». Les conséquences ? Il n’en a cure. « Un jour, mon agent me demande de mettre de l’eau dans mon vin… Je lui ai dit : Non ! » Un caractère qui a pu nuire à sa notoriété ou lui fermer des portes dans ce milieu intransigeant de l’alpinisme. Un milieu dans lequel il ne se reconnaît plus. Et, au moment où il fait son coming out, il tourne totalement le dos à ce monde. Il a 43 ans. « J’ai quitté la montagne parce que je n’étais pas aussi à l’aise que maintenant. Je n’arrivais pas à assumer mon homosexualité dans ce milieu ». A cette même période de sa vie, Marc est attaqué en justice par une cliente richissime qu’il n’a pas conduit au sommet. « J’ai gagné ce procès mais trois guides avaient témoigné contre moi pour récupérer cette cliente ».

Marc plaque tout, déserte les montagnes et gagne Paris où il exerce le métier de cordiste. Et s’adonne à son autre passion : la peinture. Une parenthèse de 20 ans durant laquelle il rencontre, en Bretagne, un jeune Brésilien, Dény, étudiant en pharmacie. Ils se marient. Et puis, « il y a 6 ans, nous étions sur une plage à Salvador de Baya et je lui ai dit : tu es jeune et sportif, je suis vieux et sportif… Pour mes 70 ans, on va à l’Éverest ! » L’himalayiste renoue avec la montagne, amène son compagnon en haut du Kilimandjaro. Et redécouvre cette beauté outrageuse qu’il avait quittée : « Avant sur l’Aconcagua, plus haut sommet des deux Amériques, en Argentine, je ne voyais qu’un tas de cailloux. Aujourd’hui, les petites fleurs que ne je percevais pas, je les vois. Je veux y retourner à l’avenir pour peindre ».
La fièvre des sommets l’a rattrapé. A 73 ans, il reprend au printemps le chemin de l’Éverest pour terminer sa voie alternative sur Ice Fall Khumbu. Et pourquoi pas, un jour, retourner au sommet. Mais, sans la pression des sponsors ou des médias. En homme libre.
Son plus beau souvenir : Jacqueline, sauvée à dos d’hommes
« Un jour, j’amenais des clients dans une vallée de l’Éverest en hiver. En arrivant dans un village, mon sirdar (chef d’expédition) me dit : viens, il y a une dame qui est malade. C’était une Suissesse. J’ai très vite compris qu’elle faisait un œdème. Elle était en danger et, à l’époque, on n’avait pas de bouteille d’oxygène, pas de caisson de décompression, l’hôpital était fermé… Il fallait absolument la redescendre, pour qu’elle ait moins de pression. On était en fin d’après-midi. J’ai laissé mes clients et on a porté cette dame avec mon sirdar de 6 heures du soir à 2 heures du matin. On lui a fait perdre de l’altitude et ça l’a sauvée. Cette dame, Jacqueline, ne m’a jamais oublié. Elle m’a suivi et aidé jusqu’à sa mort. » Une belle histoire que Marc voudrait, un jour, raconter dans le cadre d’un film de fiction.
Emmanuel Petit, « comme un fils »
L’ancien joueur de l’AS Monaco est un proche de l’alpiniste Marc Batard.
« Il est formidable, je le considère un peu comme mon fils », lâche le
montagnard. « Je l’avais contacté par l’intermédiaire de Didier Roustan pour préfacer mon livre « La sortie des cimes », en 2003 ». « C’est un livre qui parlait de mon homosexualité. Il n’a pas eu peur pour son image, il a aimé le livre et il s’est engagé. » Depuis, les deux hommes sont liés. Et quand Marc lui a annoncé qu’il voulait retourner en très haute altitude,
à 70 ans, le footballeur, inquiet, a cherché à l’en dissuader. « C’est normal, il a une vision de la montagne transmise par les médias où il est souvent
question d’accidents. En plus, quand il était gamin, sa prof préférée a été emportée dans une avalanche ».
Marc et Dény vont s’installer dans l’arrière-pays niçois

« On cherche une maison dans l’arrière-pays niçois. Je vais vendre ma maison dans l’Allier que j’adore. Mon mari, qui vient d’avoir son diplôme de pharmacien, a réussi à me convaincre d’habiter dans le coin. Au soleil. C’est une région dans laquelle j’ai beaucoup d’amis. »
Jean-Christophe Michel : Le grimpeur rêveur

La vérité crue. Sortie de la bouche de son enfant.
« Un jour, alors que je faisais la morale à mon fils, il m’a répondu : papa, arrête de vivre tes rêves à travers moi. Vis les tiens.
Il a raccroché, ça m’a vexé. »
Une piqûre salvatrice pour Jean-Christophe. « Mon projet fou, depuis de nombreuses années, c’était de faire l’Éverest à 40 ans. » Puis les années ont passé. Il s’adonne au trail, sa passion, à la plongée, à l’apnée. Après des années à Véolia, il crée son entreprise dans le bâtiment, « sans me rendre compte que ce serait un phénomène bloquant à mes rêves ». La tête au boulot. Les projets qui s’éloignent. « Même trouver le temps de faire du sport, c’était compliqué ». Quand son fils vient le titiller sur ce terrain, il approche des 50 ans. « La nuit d’après, je dors mal. Et au réveil, je me dis : ok, je vais le faire ! » Jean-Christophe passe les trois années suivantes à s’entraîner. Le grimpeur rêveur, comme il se surnomme sur les réseaux sociaux, s’engage dans des trails au long cours (UTCAM, Grande traversée des Pyrénées, Swiss peak). S’inscrit au Club Alpin de Nice. Il pratique l’escalade, l’alpinisme, fait des stages encadrés par des guides de haute montagne. Son projet s’affine. Il ne lorgne plus exclusivement sur l’Éverest mais s’intéresse aux autres « 8 000 », plus sauvages, plus nature.
Et puis, il y a ce message envoyé sur les réseaux sociaux à son idole des cimes, Marc Batard. Comme une bouteille à la mer. Sans imaginer la suite… « Magique ». La légende de l’alpinisme lui répond. Ils échangent, se rencontrent. Quand Marc descend à Nice présenter son film au club alpin, Jean-Christophe le véhicule et l’héberge. « Et il propose de m’embarquer sur les pentes de l’Éverest pour l’aménagement de la voie alternative à la cascade de glace du Khumbu. Ma première réaction, ça a été de lui dire non. J’ai l’entreprise à gérer… Mais le lendemain, je l’ai rappelé. J’ai franchi le pas ».

Mi-avril 2025, le Niçois se retrouve à Katmandou au départ du treck de l’Éverest. 24 heures de 4x4. Puis la longue marche. Huit jours. L’équipe installe son campement au pied de la voie en cours d’aménagement. « Je vis mon rêve, je suis sur un nuage. Il y a les compagnons de cordée, les sherpas, on est une famille. Mais aussi les rencontres sur le chemin : des Californiens, des Hindous… L’humain, c’est mon plus beau souvenir de là-bas. » Ce voyage au pays du grand froid, le chef d’entreprise le garde bien au chaud dans ses pensées. Il dévoile sur son corps un tatouage représentant « l’œil de Bouddha », une image qui l’a saisi d’émotion en visitant Monkey Temple dans la capitale népalaise.
Malgré la fatigue, les maux de tête, les tempêtes de neige à répétition, Jean-Christophe n’a qu’une idée : repartir sur les pentes abruptes de la haute montagne. Et finir cette voie, tel un symbole de son nouveau chemin de vie.





