Il est libre Pierre !
- il y a 1 jour
- 8 min de lecture

Ne lui demandez pas de choisir. Falaise ou salle ? En solitaire ou entre copains ? Pure compétition ou full plaisir ? Dans la vie comme en sport, le grimpeur niçois Pierre Le Cerf prend tout ! À 26 ans, il a accroché à son palmarès 3 titres de champion de France (en minimes et junior) et validé 13 voies de cotation 9 – la plus élevée – en outdoor.
Une existence en mode ascensionnel.
Par THIERRY SUIRE
II vit sa vie en vertical. Le nez pointé vers le ciel. Le regard traçant mentalement la route le menant aux étoiles de son sport. Pierre… lecteur de pierre. Champollion de la grimpe. Traquant la moindre boursouflure de la roche, la petite faille par laquelle se hisser. Infimes reliefs pour le profane, tremplins vers le sommet pour l’expert.
Vibrer de prise en prise. De croix en croix, se procurer de fortes sensations ascensionnelles. Quêteur de « flow ». Plaisirs minéraux, jouissances majuscules.
Sa voie – personnelle – il la découvre à l’âge de 6 ans. Grâce à sa frangine. « Elle grimpait dans un jardin d’enfants juste à côté de la salle Art Bloc à Nice. Quelqu’un l’a vue et a eu le culot – heureusement – de dire à mes parents de l’inscrire dans un club d’escalade. J’avais commencé le tennis, mais l’année d’après, j’ai suivi la trace de ma grande sœur », rembobine Pierrot, comme on l’appelle affectueusement. Un coup de foudre immédiat. « Grâce au prof », ajoute le sportif, lui-même devenu coach. Au café de la salle Arkose, près de l’Allianz Riviera, où on le rencontre, il a d’ailleurs un œil attentif sur son petit cousin qu’il veut accompagner dans ses premies pas sportifs, le voir démarrer du bon pied.
Le petit Pierre accroche aussi vite à son sport qu’aux murs qu’on lui oppose. « C’est hyper complet, tu mobilises tout ton corps. Et puis, il y a un départ et une arrivée. C’est facile à comprendre pour un enfant. » Progressivement, le garçon découvre toutes les facettes de son activité. « C’est un sport aux dimensions infinies, c’est dur de s’ennuyer. On varie les prises, les inclinaisons, les jeux… »

Les parents suivent le mouvement. Voient leur bambin avec la banane accrochée au visage. Mesurent ce qui est bon pour son développement. Quitte à tordre un poil la vérité. « Petit, je voulais être banquier, je comptais sans arrêt mes sous. Quand on m’a demandé si je voulais faire de l’escalade ou du tennis, j’ai dit à ma mère : qu’est-ce qui gagne le plus ? Elle m’a répondu : l’escalade… », rigole le Niçois.
Pas de regret. C’est la roue du destin qui s’emballe. Les copains, les entraînements, puis l’entrée, naturellement, dans le groupe compétition. Les médailles, les coupes, les podiums. Pierre participe entre 8 et 14 ans au « Top des petits grimpeurs », rassemblement des pépites nationales de l’escalade. « Dès le début, il y a eu de belles réussites ». Et son lot de lumière. Le regard des autres qui réchauffe le corps. Et forge l’ego. « Je m’amuse et, en plus, on me félicite, c’est sympa ! », se remémore l’artiste des parois. Il gagne le titre de champion de France dès sa 2e participation, en minimes. Ce qui lui ouvre la voie pour les Coupes d’Europe et le Mondial (8e place en 2015). Un sacré parcours pour l’adolescent mordu de performance. Il voyage. Italie, Autriche... Engrange de l’expérience, gagne en maturité. Et noue des contacts avec des grimpeurs étrangers qu’il continue à suivre aujourd’hui.

À 17 ans, au bénéfice d’une poussée de croissance, Pierre Le Cerf se lance dans une autre discipline de compétition : le bloc. « Jusque-là, je performais en endurance (« la difficulté ») et, d’un coup, je commence à réussir en force (« le bloc ») et à switcher entre les deux disciplines. » A la clé, deux nouveaux titres de champion de France de bloc (en junior) et 3 victoires en Coupe d’Europe en 2018 et 2019 (bloc et général). « C’étaient de très belles surprises, c’était incroyable. L’année d’avant, je ne passais pas le niveau régional ! »
En parallèle, sa passion prend les chemins de traverse et le conduit au pied d’autres murs. En extérieur. Pierre découvre le plaisir grandeur nature de la falaise. Gravit une à une les marches de la discipline. Degré après degré. « Avant 14 ans, je grimaçais à l’idée de passer tout un dimanche en falaise. Et puis, un jour, on m’a présenté le secteur Déversé, dans les Gorges du Loup. Comme son nom l’indique, c’est un gros dévers. J’ai aimé cette falaise. Son exigence. Il y avait de quoi nourrir un peu l’ego. Il y a tous les niveaux. Chaque été, j’y allais avec la volonté de réussir une voie plus dure. De passer un degré. »

Avec ces différentes cordes à son baudrier, Pierre varie les plaisirs. Voie en intérieur et en extérieur. Bloc. « C’est 100% de satisfaction ». Il fait le choix de ne pas choisir. Libre comme l’air. Libre aussi, à partir de 18 ans, de vivre sa passion au plus haut niveau sans entraîneur. « C’est mon côté un peu rebelle. Se débrouiller seul, à cet âge-là, c’est stylé ».
Débutent les années fac. La bella vita avec les copains de STAPS. Le statut de sportif de haut niveau qui lui autorise de longues plages d’entraînement. Il aborde les échéances au feeling, sans se poser mille questions. Décroche une double licence de sport (« éducation motricité » et « entraînement sportif ») à laquelle il ajoute un diplôme de consultant en nutrition sportive. Prépare l’avenir.
Côté sportif, vient l’heure des pépins physiques qui l’éloignent du haut du tableau. A 22 ans, c’est d’abord une rupture du ligament postérieur du genou. « Cela me prive de trois coupes d’Europe en Senior pour lesquelles j’étais qualifié. » L’année d’après, c’est le coude qui lâche. Une blessure longue qui met près de deux ans à guérir. Un mal longtemps mystérieux. « Je suis allé consulter des spécialistes à Monaco, Paris, Grenoble… Je suis même allé voir un marabout ! » Sans succès. Il se fait finalement opérer. Sans que tout soit réglé. « Le chirurgien a su trouver les bons mots : tu auras des douleurs à vie, mais mentalement tu peux les dépasser. Aujourd’hui, je me sens à 99% de mes moyens physiques. »
Pierre recommençait à se fixer des défis. A se mettre de nouveaux objectifs. Et puis... « il vient de m’arriver une dinguerie. J’ai eu une myocardite, un souci au cœur. C’est reparti pour plusieurs mois de repos alors que j’étais en bonne forme. »
Ces temps hors des circuits de compétition ont permis à Pierre de grandir professionnellement. En se lançant dans une activité de coaching d’escalade d’un côté et en montant, avec deux copains, sa boîte, Ascension (lire par ailleurs). Une autre voie à réaliser. Une autre voie pour se réaliser.
« Kick Ass », premier 9a
« Mon premier 9a, c’est Kick Ass, dans les Gorges du Loup. C’est une courte voie de 21 mouvements. J’adore les chiffres et le jour où je réussis cette ligne, on est moins de 500 grimpeurs dans le monde à avoir validé ce niveau. En France, à ce moment-là, c’est top 60-70. C’est vraiment stylé. Aujourd’hui, les chiffres ont explosé, on doit être 1 800 ou
2 000 grimpeurs à ce niveau. La falaise en question se trouve dans le secteur où j’ai traîné de mes 14 ans à mes 20 ans. Elle doit avoir 6 ou 7 voies dans le 9e degré. Cet endroit, c’est mon top départ. A 16 ans, pendant tout l’été, je me levais à 6 h 30, je faisais 3 h 30 de bus – trois bus différents -, je grimpais là-bas et je rentrais vers 19 h 30. Le lendemain, c’était repos total. Et le surlendemain, c’était reparti. Quand j’aborde Kick Ass, la voie est très mouillée. Quand elle a séché, ça m’a pris cinq jours pour en venir à bout. » À 26 ans, Pierre a enchaîné 13 voies dans ce degré 9.

La plus magique : « Just Two Fix »
Just Two Fix est située sur une falaise des Gorges du Loup très fréquentée. Mais personne n’avait réussi cette ligne de 35 mètres cotée 9a/9a+. Quand je l’ai essayée, elle était mouillée. Du coup, je m’exerçais sur le début de la voie (un 8c+ appelé Just One Fix) en me lestant pour qu’elle ne me fatigue pas trop le moment venu. Et, dès qu’elle a été sèche, je l’ai validée à la première tentative. J’ai ressenti un « flow » incroyable. J’étais dans un autre monde, c’était tellement agréable que j’en ai eu les larmes aux yeux en haut. Pendant une heure, je me suis demandé ce qu’il s’était passé. C’est typiquement ces sensations que l’on recherche : faire confiance à son corps, se poser zéro question et se sentir porté. »
Son rêve américain : « Lucid dreaming »
C’est du bloc. J’ai rêvé d’elle. Par manque de temps, je ne fais jamais de bloc extérieur, mais tous les copains en font. C’est mon rêve de bloc extérieur.
En voie, celle qui me fait rêver, c’est 3 Degrees of Separation, un 9a+, de Ceüse en France. C’est trois gros jetés et quand tu es petit comme moi, c’est lunaire. C’est super dur. »

Son top 3 des spots d’escalade du coin
01 - Les Gorges du Loup : il y a tellement de secteurs là-bas, tellement de variété, tellement de souvenirs avec les copains.
02 - Big Ben à La Turbie : pendant le COVID, avec la fac de sport, on avait une autorisation de sortie jusqu’à La Turbie. Au programme : grimpe, poulet rôti et délires entre potes. Des journées inoubliables dans un cadre incroyable. Le point de vue est impressionnant, tu surplombes Monaco.
03 - Saint-Auban : c’est un secteur que j’ai découvert récemment. Il y a un choix énorme de falaises, une folie. C’est un coin où j’ai tout à découvrir.
Modèle
Le meilleur grimpeur du monde - je le vois comme un dieu - c’est Adam Ondra. Les grimpeurs qui m’inspirent sont ceux qui sont ultra-variés. Et lui, c’est l’exemple type : il a tous les records : en bloc, en voie, sur le flash (réussite au premier essai), sur le « à vue » (on découvre les mouvements en grimpant). C’est vraiment un grimpeur très inspirant.
« Ascension », du coaching en ligne sur mesure

Dès l’âge de 20 ans, Pierre commence du coaching personnalisé pour une petite américaine qui se lance en escalade après avoir participé à Ninja Warrior aux USA. Après un an d’entraînement, elle déménage à Paris. Le Niçois fait tous les deux mois les allers-retours jusqu’à la capitale pour continuer à l’entraîner. Et puis, le bouche-à-oreille lui amène d’autres grimpeurs en quête de progrès.
En parallèle du présentiel, le jeune niçois crée du coaching en ligne avec Matthias Noirel, vainqueur du Ninja Warrior français et Léo Pasek. Trois copains qui ont en commun la passion de la grimpe et une formation à la fac de sport.
Ensemble, ils lancent leur boîte, Ascension. « C’est du coaching en ligne. On a imaginé un écosystème pour coacher à distance. On utilise une application avec des vidéos qui montrent comment faire et donner des instructions. Il y a aussi des échanges personnalisés via WhatsApp : on recueille le ressenti, on organise des visios. On met en place un suivi diététique. Les progrès sont énormes. »
La famille, première de cordée
« J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont toujours soutenu de mes 6 ans à aujourd’hui. Pendant toutes ces années d’escalade, ils m’ont accompagné aux entrainements. A Nice puis à Cagnes-sur-Mer. L’été, pendant que les copains bossaient, moi, je pouvais progresser sur les falaises de la région », insiste Pierre. Qui, dans le tableau familial, n’oublie pas sa sœur : « Elle a montré la voie. Sans elle, je serais en train de faire du tennis », se marre le sportif.




