KEVIN TILLIE, fils d'Olympe
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- 29 déc. 2025
- 10 min de lecture
Volleyeur globe-trotter, le Cagnois n’a quasiment jamais joué dans un club français. Mais c’est bien avec le maillot siglé « bleu de France » qu’il a bâti sa légende. Et s’est couvert d’or lors de deux Olympiades consécutives. Né dans une famille de champions, Kévin Tillie a su imprimer sa marque. Construire sa trajectoire. Rencontre à Mandelieu, port d’attache de ce Sudiste au long cours.
Par THIERRY SUIRE
Photos Cyril Perronace

Aucun doute. Les dieux (grecs… forcément) se sont penchés sur son berceau. Un physique taillé pour les sommets. Des parents joueurs internationaux. Et un ADN de compétiteur. Kévin Tillie est né pour gravir l’Olympe. Pour faire du sport son terrain de Jeux. Pour enflammer les tribunes avec ses potes de la team France. Mais, on le sait, les dieux grecs sont taquins. Et Kévin, à l’instar d’Ulysse, va faire un long voyage pour toucher l’or. Parti de Cagnes-sur-Mer, son Ithaque, il vogue du Canada, aux États-Unis, en passant par l’Italie, la Turquie, la Pologne, la Chine... Sans oublier Rio, Tokyo et Paris, escales mythiques de cette Odyssée au cours de laquelle le Cagnois a défié les titans de son sport.
De retour pour les vacances sur la Côte d’Azur, le volleyeur rembobine ses épopées victorieuses, faites d’amitié, d’émotion, de smashs et de services flottants. Un grand maelstrom de bonheur qui tient dans une seule de ses imposantes mains : ses deux médailles d’or olympiques, chèrement glanées en 2021 et 2024. Des reliques précieuses qui l’accompagnent dans ses virées familiales et que Kévin Tillie semble sans cesse redécouvrir. « Ce sont des bijoux ! Elles sont lourdes, ça me choque à chaque fois. Et puis, il y a ces détails : la déesse Niké, le Parthénon et, sur celle de Paris, un bout de la Tour Eiffel. C’est incroyable d’avoir, là, un morceau de ce monument français… »
Deux cercles de métal qui pèsent entre les pognes du géant bleu et dans sa mémoire vive. Des souvenirs qui habitent ses jours et ses nuits. Qui s’encrent dans sa peau. « Je me suis fait tatouer sur le bras la déesse de la Victoire », affiche le sportif, heureux d’avoir écrit, avec ses compagnons d’aventure, une si belle page de son sport. « C’était inimaginable d’avoir deux médailles d’or pour un volleyeur français. »

Avant cette génération, les Bleus s’étaient souvent pris les pieds dans le filet. Aucun titre international au palmarès (de l’argent aux Championnats d’Europe et du bronze aux Mondiaux 2002, mais pas de victoire). En moins de dix ans, la bande à Tillie, Ngapeth, Toniutti, Grebennikov et les autres a plus que garni l’étagère à trophées.
Pour Kévin, l’aventure bleue débute en 2011. « Cette année-là, je fais les préparations avec l’équipe de France et, à partir de 2012, je commence à jouer. Cette génération est encore là 15 ans après. » Entretemps, c’est la longue marche vers le Graal avec ses refrains joyeux et ses fausses notes. Le prélude – magistral - c’est le double coup d’éclat de 2015 avec le papa, Laurent Tillie, pour coach : la France gagne la Ligue mondiale et les championnats d’Europe. Une douce mélodie brisée nette l’année suivante aux Jeux de Rio. Les Tricolores se font sortir dès la phase de poule. « C’était très décevant pour notre génération. Rio a nourri un esprit de revanche », rembobine Kévin. Alors, « s’offrir une deuxième chance, aux Jeux de Tokyo, c’était incroyable ». Cette deuxième chance, la team Yavbou, comme elle se surnomme, va la chercher avec les tripes. « On se qualifie, en Allemagne, lors d’un tournoi de la mort en janvier, en milieu de saison, avec beaucoup d’absents. Un seul sortant sur 8 équipes, de grosses cylindrées en face… On savait que ce serait dur. J’arrive la veille du tournoi, au lendemain de la naissance de ma première fille. J’avais beaucoup d’énergie mais peu de lucidité. Finalement, grâce à la force collective du groupe, on a gagné ce tournoi. »
Et gagner le droit d’y croire à nouveau, le droit de croire en leur rêve olympique, celui qui dépasse tout, qui emporte tout. Une folie douce que la bande à Tillie se fredonne à chaque rassemblement.
2021, Tokyo. Ici, ni samba ni Copacabana. Les Jeux du Covid sont aussi ceux du huis clos. « On a fait 3 semaines de préparation sur l’île d’Okinawa, sans sortir du même étage de l’hôtel, en dehors des entraînements. Avec les tempéraments fougueux de l’équipe, on aurait pu penser que ça exploserait. Mais, on a un groupe tellement uni et délire, qu’il s’est encore renforcé. La suite, au village olympique, c’était du bonus. C’était fun. » Et ce ne sont pas les « salles vides » de ces Jeux du Covid qui casseront l’ambiance. Ni les débuts compliqués de l’équipe dans le tournoi. Deux défaites en 3 matchs (0-3 face aux Etats-Unis, 2-3 face à l’Argentine et victoire 3-0 face à la Tunisie)… Une entame loin des espoirs fondés sur le groupe. « On a réussi à toujours y croire et à renverser la spirale négative », se rappelle Kévin. La victoire face à la Russie (3-1), puis les deux sets pris aux Brésiliens offrent un ticket pour les phases finales. Ticket gagnant. Au fil des matchs, Kévin prend toute sa place : réception, défense, service… Et, lors de ses entrées en jeu, il a pour mission d’« apporter ce qui fait défaut à l’équipe. De l’énergie, de l’agressivité si besoin. » Ce groupe est prêt à la guerre. Kévin en frissonne encore. Cela donne des matchs entrés au Panthéon de l’histoire du volley. Comme face à l’ogre polonais, en quart de finale. Match qui sonne la révolte bleue. Des bleus renversants. Bouillants ! En demies, ils filent la migraine aux Argentins (3-0) dans un mélange d’agressivité et de décontraction apparente. Il reste une marche. Une marche pour toucher le sommet de l’Olympe et entrer dans la légende du sport. La finale ? Un match d’anthologie face aux Russes. Les Bleus du coach Laurent Tillie l’emportent au bout du suspense (15-12 dans le set décisif).

Leur revanche sur Rio est prise. De la plus jolie des manières. Reste à jouer la belle ! Et quel théâtre plus mythique espéré pour cette nouvelle manche ? Paris ! Défendre son titre devant son public. Un rêve. Un clin d’œil des Dieux pour nos gladiateurs modernes. A l’Arena, c’est quasiment le même groupe (seulement deux changements) qu’à Tokyo qui entre en scène. La pression ? « Tellement de personnes disaient qu’il était impossible d’en gagner deux à la suite… que ça nous en enlevait un peu », balance Kévin, sourire aux lèvres. Avant de reconnaître : « Ici, chez nous, on devait absolument sortir des poules. On n’avait pas le droit à l’erreur. » Soudée comme jamais, prête à doubler la mise, la Team bleue décide de reproduire à l’identique la recette victorieuse de Tokyo : « Les JO, c’est une compet’ à part : t’as envie d’aller voir d’autres sports, de profiter du village olympique, de l’ambiance. Mais, nous, on s’est dit : on reste ensemble et on ne sort pas ! On ne perd pas d’énergie. On a vu nos familles une seule fois en trois semaines. On s’était tellement dispersés à Rio et tellement concentrés à Tokyo qu’on connaissait le chemin. »
Les Bleus du nouveau coach Andrea Giani se refusent même à faire la photo devant les anneaux olympiques pendant toute la compétition. Superstition de champion. Ça leur avait porté la poisse à Rio ! « On se disait : on la fera après la compét’, comme à Tokyo… Finalement, c’était tellement la folie après notre victoire qu’on ne l’a jamais faite », rigole Kévin.
Ce qui change avec les Jeux précédents, c’est l’ambiance en tribunes. « Le public nous a portés. On a senti tout un pays derrière nous, c’était dingue ! On s’en est rendu compte dès la cérémonie d’ouverture. Ça nous a donné une énergie folle. » Le 7e homme. Celui qui fait basculer le destin du bon côté. « En quart de finale, on perd 2 sets à 0. Sans le public, jamais on ne gagne ce match », assure le Cagnois. Kévin joue moins mais c’est la victoire du groupe qui compte par-dessus tout. « C’est une famille, on joue pour notre pays. Mon rôle était différent. Je rentrais parfois pour une seule réception. Je rentrais pour l’équipe. Au nom de l’équipe. Ce respect des uns pour les autres, c’est unique. »
Les Tillie, une lignée triée sur le volley !
Au jeu des 7 familles, celui qui pioche la famille Tillie a une main de champions ! Du grand-père, Guy, international de… volley, en passant par la maman, Caroline, 246 sélections avec l’équipe des Pays-Bas, le papa, Laurent, capitaine de l’équipe de France avec 406 capes au compteur, puis sélectionneur des Bleus.
La génération d’après ne fera pas exception : trois frères, tous sportifs de haut niveau. Le plus grand, Kim, a opté pour le basket, joué en NBA et dans les grands clubs européens. Il décroche en 2011 la médaille d’argent des championnats d’Europe avec la France. Même discipline pour le plus petit, Killian. Formé dans les universités américaines avant de signer chez les Grizzlies de Memphis. Le benjamin de la bande poursuit aujourd’hui sa carrière à Malaga en Espagne.
Seul Kévin s’est mis dans les traces de ses aïeux, faisant du volley sa voie royale. « Ma mère me trouvait trop petit pour le basket », balance, en riant, le gaillard d’1m98. Pas de regret… Les intuitions de maman l’ont propulsé vers une carrière XXL aux quatre coins de la planète.
Cagnes-sur-Mer, le repaire familial
« On ne peut pas rêver mieux que grandir sur la Côte d’Azur. La météo, la mer, les montagnes. Le sport. Je suis très attaché à cette région. A Cagnes, évidemment, théâtre de mes souvenirs d’enfance. C’est notre base, le lieu de nos retrouvailles l’été avec les frangins et les parents. Mais aussi Nice où mes grands-parents et ma tante habitaient, Cannes où mon père jouait et entraînait. Et aujourd’hui, Mandelieu où je me suis installé. Cette région, c’est moi. »
« C’est ma mère qui a réussi à me tirer vers le volley ! »

Avec une mère néerlandaise et un père français qui a joué notamment en Italie, j’ai grandi avec plusieurs langues, plusieurs cultures. Il n’y a rien de mieux pour devenir sportif de haut niveau », analyse le Cagnois. « Et puis, j’ai grandi en sachant qu’être sportif, c’est un vrai travail. Je ne me suis jamais dit que c’était impossible ».
Malgré un historique familial fort, le volley n’était pas l’évidence. « On était dans les salles tous les week-ends et on se disait, avec mon grand frère, on ne va pas faire comme les parents. On était un peu rebelle. En 1997, les Chicago Bulls étaient venus jouer un match contre Paris. Mon père nous avait ramené casquettes et pulls du club US. Du coup, en 1998, quand on est revenus à Cagnes-sur-Mer, on s’est mis au basket. C’est comme ça que la passion pour ce sport a commencé. » Une passion qui perdure aujourd’hui : « Oui, je suis beaucoup le basket. J’ai regardé, hier soir, le premier match de play-off de mon frère Killian contre Barcelone ».
Mais Kévin a une croissance tardive. Et la maman protectrice émet des réserves. « A 13-14 ans, j’étais le plus petit de l’équipe. On s’était mis au volley en UNSS au collège avec des copains. Ma mère donnait un coup de main au prof d’EPS pour encadrer le groupe. C’était pour le fun mais on gagnait tout. Ça nous a donné envie de jouer en club avec les copains. » Il rejoint l’US Cagnes Volley. « C’est ma mère qui a réussi à me tirer vers le volley… à en prendre un des trois », se marre Kévin.
Volleyeur sans frontière
Parcourir le CV de Kévin, c’est se payer une belle virée autour
de la planète. Il enjambe les frontières comme on enfile une veste.

Dès l’adolescence, ses performances au-dessus du filet tapent dans l’œil des techniciens. Il rejoint pour une année le Centre national du volley basé dans l’Hérault avant de tenter l’aventure outre-Atlantique. « C’est la faute de mon grand frère », sourit le volleyeur. « Kim avait été recruté par une Université américaine en Utah. En allant le voir, je voulais faire pareil. Les infrastructures sont dingues ». Mais le volley n’est pas le basket. Et, c’est pour le Canada que le Cagnois s’envole. « J’y passe deux années fantastiques. » Les vidéos de ses matchs traversent la frontière US. Kévin réalise alors son rêve : il rejoint l’Université d’UC Irvine avec laquelle il remporte deux championnats universitaires. « Ces quatre années en Amérique du Nord, c’est parmi les meilleurs moments de ma vie. J’ai d’ailleurs rencontré ma femme, Anna, au Canada ».
D’autant que là-bas, son nom n’est pas aussi lourd à porter. « Mon premier été aux Etats-Unis, je participe à un tournoi de beach volley très connu : le Manhattan Beach-6 Man. Je suis la révélation du tournoi, le frenchy de l’équipe. Mon père était venu me voir. Et on lui a dit, avec admiration : Vous êtes le père de Kévin ? C’est la première fois où je n’étais plus le fils de… ! Pour mon évolution, ça a été top. »
Après l’expérience américaine, son goût de l’aventure et les opportunités qui se présentent vont balloter Kévin, sa femme et, plus tard, ses deux enfants, tout autour de l’Europe et jusqu’aux confins de l’Asie. « Revenir en France, ce n’était pas quelque chose dont j’avais envie. De fil en aiguille, j’ai joué en Italie, Turquie, Pologne, Chine… » Seule petite entorse à ce chemin de vie de baroudeur : une année à Tours. « Après une année Covid très difficile, jouée en Italie, à Cisterna, on me propose ce retour en France. Je connaissais très bien le manager. Ça a été une super transition, on a vécu une belle saison. »
De toutes ces destinations, Kévin ne retient que du positif. Sportivement comme humainement. « L’Italie, c’est le début de ma carrière, mais c’est aussi un retour aux sources, au début de ma vie. J’ai vécu mes 4 premières années là-bas, mes parents sont amoureux de l’Italie. C’était un rêve de jouer dans ce championnat qui est un des plus relevés du monde. »
Le plus dépaysant, pour ce baroudeur, a sans nul doute été la Chine. « Ce pays est incroyable. Immense. Chaque déplacement, c’est comme si tu changeais de pays. J’ai suivi mes coéquipiers à fonds dans ce qu’ils mangeaient. Je tentais tout et ça les faisait rire. J’ai adoré. Une sacrée aventure. »
Enfin, comment ne pas parler de la Pologne où Kévin joue pour la 4e année consécutive (pour le club de Varsovie). « On a tout gagné avec cette équipe. Quand j’allais dans ce pays avec la France, je voyais toute l’effervescence autour du volley et ça m’a vraiment donné envie de signer dans ce pays. Le volley, c’est le sport numéro 1. Et puis, Varsovie est une très belle ville, on y vit bien, mes deux enfants sont nés là-bas. Les grands-parents de ma femme sont polonais… »
Père-fils, mode d’emploi

« La relation au père ? Ça n’a pas toujours été simple. J’ai joué pendant 10 ans avec lui comme coach en équipe de France. C’était compliqué pour les deux. Pour lui, cette nécessité d’être juste. Et, pour moi, me convaincre que tout cela est juste. Cette situation m’a permis d’énormément évoluer. Après ça, tu peux tout surmonter. Heureusement, dans l’équipe il y avait Ervin (Ngapeth) et Jenia (Grebennikov) qui ont connu la même histoire avec leur père qui était coach dans leur club. Ils m’aidaient beaucoup et on en rigolait.
L’autre difficulté, c’est qu’en dehors des salles de volley, je n’avais plus forcément envie de voir mon père. Je me suis tellement mis en tête que c’était le coach, que je le percevais tout le temps comme ça. Et, ton coach, tu le vois tous les jours pendant 4 mois en équipe de France. Alors, quand tu as 3-4 jours de repos, que tu rentres voir la famille, c’est pas pour encore le croiser », s’amuse Kévin tout en soulignant ce que son père-entraîneur lui a apporté humainement et sportivement.
Mandelieu, nid de champions
« On est 6 joueurs de l’équipe de France, actuels ou anciens,
à vivre à Mandelieu », confie Kévin. « Quand on se voit, le volley n’est pas
au menu des discussions ! »




