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Mondial 2002 : le trac de Gilles Veissière, les larmes de Frédéric Arnault

  • il y a 1 jour
  • 11 min de lecture

A l’aube de la Coupe du Monde 2026, l’arbitre et l’arbitre-assistant évoquent les souvenirs de leur participation au Mondial 2002 en Corée-du-Sudet au Japon

Par SÉBASTIEN NOIR

PHOTOS : @ FONDS PERSONNELS GILLES VEISSIÈRE / FRÉDÉRIC ARNAULT

 

On va vous parler d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où l’arbitrage azuréen était tout en haut de l’affiche. Parmi les têtes de pont, côté sifflet, Claude Colombo, Bruno Coué et, bien évidemment, Gilles Veissière, 6 titres du meilleur arbitre français et 2 oscars Canal+ dans la poche ; côté arbitres-assistant, Jean-Christophe Izzo et Frédéric Arnault, ce dernier également tout auréolé de nombreux titres.

Après la finale du championnat, pour laquelle Gilles Veissière et Frédéric sont associés, le 4 mai 2002, entre l’Olympique Lyonnais et le RC Lens, et le premier titre glané par les Gones (3-1) - un sans-faute remarquable et remarqué - la FFF les emmène tout au bout de la terre.  Les deux officiels quittent ainsi leur province, le cœur léger et le bagage mince. Ils reviendront du Mondial 2002 le palpitant un peu plus lourd et l’album des souvenirs plein comme un œuf. Ils nous proposent de le feuilleter…


« J’ai réalisé où j’étais,

le privilège qui était le mien »

Le dimanche 2 juin 2002, la paire d’as de l’arbitrage français est de nouveau associée. La FIFA a décidé de mettre ses meilleurs atouts au service de ce choc du groupe F entre l’Argentine de Batistuta et le Nigéria d’Okocha.

Dans les vestiaires du Kshima Soccer Stadium, Gilles Vessière pense à ce gamin sur un terrain vague de Gorbella, sifflet en bouche, prêt à croquer dans la vie. Mais peut-être pas encore dans une rencontre de Coupe du Monde. Et pourtant ça y est. Il y est. Le poids de la rencontre ? Toujours est-il que Veissière est blanc comme un linge. Presque tremblotant. Il rembobine : « C’est la première et seule fois de ma carrière que je ressens du trac. Je ne suis vraiment pas bien. Je transpire. J’ai les mains moites. C’est vrai, j’ai pensé à cet ado de 14 ans qui débutait et regardait ces matchs à la télé. J’ai réalisé où j’étais, le privilège qui était le mien par rapport à des millions d’arbitres. A cet instant, les sensations m’ont échappé ».

Heureusement, la vérité est… au fond du couloir : « Lorsque j’ai vu la pelouse, que j’ai donné le ballon à toucher aux deux capitaines, aux deux gardiens, c’était fini. La concentration a pris le pas sur le reste ».

Et puis, le coup d’envoi. Une première période de haut niveau. Jusqu’au but de Batistuta en personne. « J’avais dit à mes assistants, l’objectif est que l’on ne nous voit pas. On a gagné cette étape. Après le but, on a maîtrisé. Mais les premiers matchs d’un Mondial sont les plus faciles… »

Pourtant, le deuxième choc entre la Tunisie et le Japon (groupe H), à domicile, marqué par une ambiance extraordinaire et un succès du pays hôte ne présente pas d’obstacle majeur. Les deux Niçois, toujours associés, font preuve de maîtrise et de leur talent habituel : « On a laissé jouer, on a été présent quand il le fallait, on va jusqu’au coup de sifflet final sans complications », poursuit Gilles Veissière.

Mais, à partir de ce 14 juin, tout allait se corser…

 

« Deux Niçois, ensemble, en demi-finale du Mondial, c’était absolument génial ! »

 Le tour de poules vient de se terminer. Gilles et Frédéric mettent le cap sur la Corée et les phases finales.

 

Au cours d’une réunion organisée par la FIFA, le message était le suivant : « Si vous entendez vos noms, vous prenez l’avion, se souvient l’arbitre-assistant. Heureusement, nous n’étions pas dans cette liste. Trois jours après, nous apprenons que j’officierai lors de la demi-finale Corée-Allemagne et que Gilles en sera le 4e arbitre. Deux Niçois, ensemble, en demi-finale du Mondial, c’était absolument génial ! »

Mais, en ce mardi 25 juin 2002, au Séoul Stadium, comme Gilles Veissière trois semaines plus tôt, Frédéric Arnault se laisse gagner par l’émotion.

Au milieu des deux équipes, et aux côtés d’Urs Meier, l’abitre suisse central, et de l’autre assistant, le tchèque Evzen Amler, Frédéric perçoit ce frisson qui secoue son corps et remue son âme. Ses pensées vagabondent alors. Retour en arrière, lorsqu’il était collégien : « Je voulais apprendre l’anglais, mais ma mère m’a inscrit en allemand pour ma première langue vivante. J’ai adoré étudier l’allemand, l’Allemagne. Lorsque j’ai passé le brevet, à l’oral, j’ai eu 19. L’inspecteur m’a précisé qu’il ne pouvait me donner 20… car je n’étais pas Allemand ».

Les réminiscences du passé refont davantage surface lorsqu’un ténor, chargé d’interpréter l’hymne allemand a capella, com­­­mence ses premières vocalises. « Là, ce fut terrible. J’ai senti les larmes couler le long de mes joues. Sans pouvoir les retenir à aucun moment. Pire, j’ai rembobiné mon parcours, de mes débuts sur un terrain à ce stade de Séoul, cette demi-finale de Mondial. J’étais en larmes. Totalement. Et il a fallu les sécher. Se reconcentrer ».

D’autant que le match est serré. Seuls le talent d’Oliver Khan dans les cages allemandes et un but de Ballack permettent à la Mannschaft d’échapper au piège coréen. « Même si le match a été serré, fermé, c’était la fête du foot, dans un stade génial avec une ambiance de feu. C’est passé vite. Et bien. Et puis, j’avais un solide appui avec Gilles en qualité de 4e arbitre ».

Le match de l’autre niçois, lui, fut beaucoup plus difficile. Il a eu fort à faire avec un drôle de personnage, le sélectionneur hollandais de la Corée : « Gus Hiddinck, un homme exécrable, au comportement outrancier. Surtout à domicile. Et aimé par la FIFA. Il était ingérable, mais bon… Il nous a ajouté de la pression, alors qu’on en avait déjà. La Corée avait été avantagée par un arbitrage déficient, il faut le dire. Il ne fallait pas que les autres nations se sentent les cocues du Mondial ».

On connaît la suite, le Brésil l’emportera en finale face aux Allemands.

 

« Prendre du plaisir & revenir sans casserole aux fesses »

Nos deux Niçois, eux, sont retournés dans leur province, le cœur léger et le bagage emplis de souvenirs.

Et parfois de regrets. Gilles Veissière : « J’ai adoré le Japon. Un pays et une culture exceptionnels. Un sens de la rationalité, une découverte et une émotion perpétuelles. Une anecdote : quelle que soit l’heure où l’on revenait du match, une haie d’honneur et des applaudissements nous attendaient à l’hôtel. Vraiment 41 jours extraordinaires… J’ai aimé la Corée, l’ambiance durant ce Mondial, un pays tout en rouge, à fond derrière les siens. Je regrette de n’avoir pas arbitré un match du dernier carré. Mais il m’a manqué un brin de notoriété. Toutefois, ceux qui ont officié étaient d’excellents arbitres et ont réalisé d’excellentes prestations. Moi, j’ai touché le pompon de Mickey », éclate-t-il de rire. Avant d’enchaîner : « Je suis rentré avec le sentiment du devoir accompli. C’est le principal ».

Une impression confirmée par Frédéric Arnault : « Nous avions deux objectifs : prendre du plaisir et revenir sans casserole aux fesses, nous y sommes parvenus. Deux Niçois, ensemble, sur le toit du Monde, ce n’est pas rien ».

 

Sifflet d’or et  porte-drapeau

Aujourd’hui, le sifflet d’or et le porte-drapeau des assistants ont quitté les pelouses. Frédéric Arnault enseigne à l’université Nice Côte d’Azur, est toujours formateur référent à l’école « Win Sport School », est élu bénévole au District de la Côte d’Azur, vice-président représentant les arbitres.

Gilles Veissière, lui, vend toujours en gros des articles de sport et, depuis 6 ans, préside l’association APLA, qui vient en aide aux personnes en très grandes difficultés, « ceux qui n’ont plus grand-chose hormis la dignité ».

Deux hommes de cœur. Qui donnent de leur temps. De leur énergie pour les autres.

Deux hommes qui souhaitent transmettre leurs expériences, leurs parcours.

Deux hommes qui veulent mettre hors-jeu les injustices et infliger un carton rouge à ceux qui les commettent…

 

 

SECRETS DE VESTIAIRES

 

Souvenirs, anecdotes... Les officiels nous ouvrent les portes des coulisses d’une carrière bien remplie.

 

Quels sont vos meilleurs souvenirs ?

Gilles Veissière : J’en ai beaucoup en 31 saisons et 1 500 rencontres arbitrées. Mais la finale, en mai 2001, entre Alavès et Liverpool, à Dortumund, remportée 5-4 par les Anglais de Gérard Houiller, sur un but en or, est exceptionnelle.

Frédéric Arnault : La première fois où je suis entré sur un terrain en qualité d’arbitre et, en 1998, quand je reçois mon écusson. Ensuite, deux demi-finales. En 2003, le premier derby milanais en Ligue des Champions, Inter-Milan AC, sur lequel nous officions avec Gilles ; et, en 2006, le Milan AC-Barça. J’avais reçu la médaille en or du Milan avec mon nom gravé dessus.

Enfin, la finale de Coupe de France en 2000, Nantes-Calais, opposant des pros à des amateurs.

 

 Les moments que vous avez moins aimés ?

G.V. : J’ai eu des moments de doute où j’ai failli abandonner. Comme tous les autres arbitres confrontés à l’incompréhension, à la violence. À ce moment-là, tu n’as plus envie de prendre ton sac, ton sifflet. Au niveau amateur, car quand tu es arbitre de haut niveau, tu possèdes les armes pour trouver les solutions.

F.A. : Quand on est protégé par la police alors qu’on veut te lyncher. La multitude d’insultes et de crachats reçu en Corse. Alors que c’est là où, paradoxalement, l’accueil est le plus convivial. Une fois, avec Marcel Pignol, on s’échauffait en Corse. Il nous a dit, c’est là que j’ai été attrapé au lasso l’an dernier (rires).

 

 Quels sont les joueurs ou entraîneurs qui vous ont le plus marqué et pourquoi ?

G.V. : Guy Roux, le plus fort, qui a pris un club en Départemental et l’a amené en Ligue des Champions. Formait des joueurs jusqu’à l’équipe de France.

La classe et l’élégance de Carlo Ancelotti. Et Sir Alex Ferguson. Manchester avait accroché le nul à San Siro. Il avait déclaré dans tous les journaux que j’étais l’un des meilleurs arbitres au monde.

Côté joueurs, j’ai toujours apprécié les joueurs de tempérament, les Rool, Jeunechamp… J’arrivais à les gérer. Et quand tu gagnais leur confiance, ils t’aidaient.

F.A. : Un joueur que j’ai admiré pour son talent et c’était un gentleman, Zinedine Zidane. Grégory Coupet et Sylvain Kastendeuch, des gens fabuleux. Côté entraîneurs, Gérard Houiller, quelqu’un de très agréable, ouvert à la discussion. Enfin, Roland Courbis et Luis Fernandez, aussi pénibles pendant le match que sympathiques en dehors. Avec eux, j’ai pris des fous rires mémorables.

 

 Les présidents ?

F.A. : Même si, parfois, c’était tendu, Jean-Michel Aulas. Une fois, il est entré sans frapper dans notre vestiaire. Claude Colombo l’a sorti. Il a tapé, attendu qu’on l’invite à entrer (rires). Il y a eu, ensuite, du respect et de la bonne entente. D’ailleurs, on a fini notre carrière lors d’un Lyon-Le Mans (8-1) le 13 mai 2006. Une anecdote : l’entraîneur du Mans, Fred Hantz, a sorti son gardien après trois buts encaissés. Un bon coaching, son remplaçant en a pris cinq (rires).

Je pourrais ajouter Guy Roux, président, entraîneur, qui s’occupait des maillots, du terrain. Parfois détestable !

 

 Les stades ?

G.V. : Le Camp Nou, San Siro, Bernabeu, des stades fantastiques. Mais, Bollaert, Geoffroy Guichard, le Vélodrome pleins, c’est pas mal non plus. Et que dire du Parc des Princes, un stade magnifique et des supporters qui marquent les esprits ?

F.A. : Pour l’ambiance Ibrox Park, des Glasgow Rangers. Une résonnance incroyable. San Siro, bien sûr. Lors du derby milanais, il y avait 90 000 spectateurs alors que sa capacité est de 80 000 places (rires). Enfin, le Camp Nou, son impression de gigantisme.


 Une fierté ?

G.V. : D’avoir pris le sifflet à l’automne 74 et de ne jamais l’avoir quitté jusqu’en mai 2005. 31 ans, c’est ma plus grande fierté !

F.A. : Une décision sur un but de Luyindula lors d’un Lyon-Auxerre en janvier 2006. David Berger et Franck Sauzée, aux commentaires, sont venus me féliciter : « Tu as tout vu, alors qu’il nous a fallu 20 minutes de ralentis ». À l’Euro 2004, avec Gilles, Lettonie-Tchéquie. La Lettonie mène 1-0, il y a un débordement pour les Tchèques sur le côté. Un centre et ils égalisent. Tout le monde lève la main pensant le ballon sorti. J’ai maintenu ma décision, qui était la bonne.

 

 Une anecdote que vous n’avez jamais racontée ?

G.V. : Il y en a beaucoup dans mon livre*. Mais au Mondial 2006, Zidane n’a pas été expulsé par l’arbitre mais par la première VAR clandestine de l’histoire du football. C’est un préposé de la FIFA qui prévient le 4e arbitre, qui n’a rien vu. Je ne remets pas en cause le rouge de Zizou. Mais Materrazi aurait dû être expulsé également. Un arbitre de finale de Coupe du Monde possède des qualités extraordinaires. Donc, quand tu analyses, tu sais que Zidane n’a pas fait ce geste pour rien. Sur les images, on ne voit que ça, on n’entend pas l’insulte…

F.A. : En septembre 98, nous arbitrons Split-Fiorentina avec Claude Colombo. A la fin du match, je ressens une douleur au visage. Je porte ma main à mon nez, il y a du sang. Je ne comprends pas tout de suite, mais je ramasse une pièce de 1 Kuna, la monnaie locale. Cette pièce ne m’a jamais quitté jusqu’à une rencontre, plusieurs années après, lors d’un match à Zagreb. Je l’ai déposée dans une église avec le sentiment de l’avoir ramenée chez elle. De mon côté, j’ai toujours le nez écrasé à l’endroit où je l’avais reçue (rires).

 

EN QUESTIONS

 Si vous étiez un lieu ?

Gilles Veissière : Le camp d’Auschwitz, visité après un match en Pologne. Le moment le plus insupportable de ma vie d’homme.

Frédéric Arnault : Un terrain de foot.


 Un moment de la journée ?

G.V. : Je croque toute la journée (rires).

F.A. : Le matin tôt.

 Un objet du quotidien ?

G.V. : Mon sifflet.

F.A. : Un verre de vin, un clin d’œil à mes origines bourguignonnes (rires).

 Un instrument de musique ?

G.V. : Un saxophone

F.A. : Une guitare, ma fille en joue.


 Un art ?

G.V. : Le street-art.

F.A. : Le cinéma, le 7e Art !


 Un plat ?

G.V. : Sans équivoque, les petits farcis

niçois.

F.A. : Des pâtes, je peux en manger matin et soir.


 Un dessert ?

G.V. : La tourte de blettes.

F.A. : Un tiramisu spéculos.


 Une boisson ?

G.V. : Le café.

F.A. : L’eau pétillante.


 Une odeur ?

G.V. : La lavande.

F.A. : Un parfum.


 Un mot ?

G.V. : Amitié.

F.A. : Merci.


 Un verbe ?

G.V. : Arbitrer.

F.A. : Aimer.


 Une chanson ?

G.V. : « Fais-moi une place » de Julien Clerc.

F.A. : « Give a little bit », je suis un fan de Supertramp.


 Un film ?

G.V. : « La liste de Schindler ».

F.A. : « No time no die », je suis également fan de James Bond.


 Un réalisateur ?

G.V. : Steven Spielberg.

F.A. : Claude Lelouch.


 Un livre ?

G.V. : « Monsieur l’arbitre »

F.A. : Un livre de Paul-Loup Sulitzer


 Un auteur ?

G.V. : Gilles Veissière (rires).

F.A. : Bertrand Perrier.


 La qualité que vous préférez ?

G.V. : La franchise.

F.A. : Un mix entre respect, honnêteté et sincérité


 Le défaut que vous haïssez ?

G.V. : L’hypocrisie.

F.A. : La mauvaise foi.


 Une couleur ?

G.V. : Le bleu.

F.A. : Le jaune et le rouge.


 Un personnage ?

G.V. : Jean Valjean.

F.A. : Tintin.


 Un héros ?

G.V. : Le soldat inconnu

F.A. : Ma fille Charlotte et mon grand-père, Charles.


 Un super pouvoir ?

G.V. : Démasquer les traitres.

F.A. : Aucun.


 Un chiffre ?

G.V. : Le 3, j’ai trois enfants.

F.A. : Le 7, tout m’y ramène.


 Un bruit ?

G.V. : Les oiseaux.

F.A. : Celui du sifflet Force 40.


 Une émotion ?

G.V. : La nostalgie

F.A. : L’ambiance d’un stade plein


 Une devise ?

G.V. : Je ne cours jamais derrière un ballon perdu !

F.A. : Ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas ! 

 
 
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